MONKEY BUSINESS par Céline LUBAC

Il y a dans ces personnages poilus quelque chose de l’ordre du pinceau, de la brosse à poil, du poil à gratter, et alors, dans ces démangeaisons de surface, se cachent les désordres et les libérations  de la peinture. Ces êtres graciles sont des êtres mis à plat, et pourtant bien campés sur leurs pieds. Ils possèdent la légèreté de geste des quadrupèdes et l’anthropomorphisme des bipèdes. Ils ne peuvent qu’intéresser la peinture. Si on leur demandait d’étendre leurs bras cela formerait une croisée, étoile à cinq branches, avec la tête, qui se prend aux branches et qui s’agrippe. La première toile tendue. La surface poilue. Le fait-divers.

Leur fourrure se mêle au feuillage, on peut s’y lover. Loger l’envie de poil, à une époque où celui-ci est relégué férocement au rang de Dame Nature, une curiosité intellectuelle, éradiqué de l’épiderme, qui s’en amuse, courtisé par la chevelure, au-dessus et derrière, elle qui recouvre la peau de la tête. Mais si nous avons tenté de tous temps de la maîtriser, une histoire du poil à travers les métamorphoses et translations tactiles est toujours possible. C’est électriquement envisageable, ce courant alternatif : avec – ou sans. Les cris et les mimiques des orangs-outangs nous rappellent que l’humanité croît des signaux aimables et des verbes participants. Les visages élus sont les visages poilus, loin des violences procédurales et de la colère du verbe hautain qui périclite. La chevelure a envahi le visage. Loin de le sublimer et de l’encadrer, elle le dissimule derrière son abondance fleuve et ses désirs d’aléas. La peinture serait cette surface tangible et mouvante qui évoque la tendresse de la chaleur partagée. Elle est un linge qui s’accroche ou se suspend et dont les coloris s’envolent, parce qu’ils font vibrer notre rétine. Profondément tactile et rythmée des respirations du corps, elle parcourt l’onde de la chevelure.

Il avait chaussé ses bottes en caoutchouc pour les repérages, dans le champ. À chaque pas, la botte gauche puis la droite s’enfonçaient un peu plus dans la terre. La sensation du plastique aspiré par les tréfonds lui procurait un agréable sentiment de plaisir. Et l’effort qu’il fournissait pour dégager son pied chaussé de l’emprise de la terre le réjouissait, de même que le bruit qui allait avec. On aurait dit des clapotements, entre ces morceaux de terre fendus et humides, et la souplesse du caoutchouc. Aussi contradictoire que cela paraisse, cela l’emmenait loin, très loin, avec les poissons rouges de l’aquarium ou dans les vaguelettes ensoleillées des baignades. Il se serait assis sur la jetée de béton et aurait attendu que le soleil se couche dans l’eau et disparaisse, pour s’y tremper. Les ressacs des vagues de la Méditerranée sont les mêmes que les sillons gluants des labours. Écrasé par la machine. Un être tentaculaire et abyssal, aux yeux multiples. La voie lactée disparaît derrière les paupières du soleil, de loin la plus incandescente.

Soudain, un camion le sortit de sa rêverie. Il passa bruyamment en éclaboussant le bas-côté de la route, graviers et terre glacée. Encore elle, encore cette boue, et l’humidité des poumons qui humectent l’air d’où surgit la vapeur. Il se souvenait en avoir goûté enfant. La terre qui croque entre les dents provoque un rictus d’écœurement acide et saliveux. Comme goûter du vide. Le nez souffle pour tenter d’échapper à cette brindille de poussière, au froid du sable. Il pensait à cette femme qu’il avait vu tendre ses peintures à des fils comme l’on étend du linge. Elle les laissait libres une fois terminées, pas question de les emprisonner quelque part.

Il n’y avait pas de style préconisé, pas de signature, juste le goût du rêve. Une atonie sensationnelle. Il pouvait enfin s’observer sans que personne ne se pose de questions, et ne se permette de lui en poser. Il ne se posait plus de questions. À propos de lui-même. Il était devenu elle. Et ses cheveux de toile d’araignée. Devant ces tissus peints qui prenaient le soleil, et racontaient des paysages d’arrière-boutique, des empilements de serviettes de table et des costumes trois pièces bien ajustés, il n’y avait plus qu’à se pencher pour sourire.

L’orang-outang se jette d’un arbre à un autre en un geste gracile. Si sa face n’exprime pas le rire, ses gestes expriment l’homogénéité du monde. À peine sait-on qu’ils adviennent. À peine les effleure-t-on du regard. À peine les contours sont-ils ourlés et le poil lissé, que le crayon s’arrête. Elle hésite à repartir de zéro, le bras roux a déjà attrapé le crayon pour le croquer et le recracher, après l’avoir coupé en deux. Il n ‘y a rien à l’intérieur d’un crayon de graphite, rien que de la poudre à broder. Encore cette boue, partout, malgré les teintes vives.

Les deux établis ne se ressemblaient pas. L’un servait à disposer les outils graphiques, l’autre à se débarrasser de la poussière, à la ranger dans un sac, à faire comme si la brillance et les reflets étaient plus réels que le soleil et sa pluie. Les outils s’alignent dans la lumière, les colles et les tissus attendent dans un sac. Il faut frotter longuement la surface avec du charbon. Les yeux se mettent à briller dans la pénombre, noirs de feu. Les dents grimacent imbéciles. Quelques feuilles d’arbre tombent. Pendant ce temps, les fabriques travaillent à la transformation de la matière première, à son lissage, à sa blancheur immaculée, à ses bords rectilignes, à sa légèreté, à la précision de sa coupe. Vivre en orang-outang de la peinture. Ne pas mâcher ses mots.

Derrière le rideau de pluie, ils ont entendu du bruit. Étaient-ce des congénères, ou le murmure du vent ? Au sol, des traces de pas humains, les traces de leurs semelles. Ils sont plusieurs ; pourvu qu’ils ne leur tirent pas dessus. Cela arrive souvent. La peinture de cette femme ne gicle pas, elle n’éclabousse pas par terre. Elle plonge dans les nids du terrain, les piliers solitaires et les bosses de la route emmurée tapageuse.

Engrangée par les importantes dénivelées qui ruissellent, l’eau se précipite, de partout, grise, opaque et sourde. La colline tombe sous la roche, sa petite pluie enserre les cailloux de l’autel jusqu’aux sillons de la pyramide. Les gouttes freinent, sur le pelage roux et prédisposé. Les boucles de poils protègent de la pluie, mais pas de la peinture. En plein dans le mille, paf, sans panneau, rien, pas d’appel, pas de nouvelles ni d’annonces. Les hommes broyés par la machine dans un intérieur quotidien, au milieu de la cuisine, et les pieds des singes maladroits au sol mais si agiles autour des troncs et dans les branches, la peinture les connaît et elle les tait. La femme regarde comment l’ongle gratte la terre et apprend à enfouir les friandises. Elle retrace le berlingot de couleur sur des motifs d’imprimés fleuris. Le doute prend la pause et une émulsion s’en suit. Beige, jaune, rose, bleu irisé, les couleurs des tempêtes calmes l’éloignent. On entend le bruit des amortisseurs. La brume du sol goudronneux ralentit une fois que les orangs-outangs crépitent partir piétiner. L’arbre à palabre les a conduits dans la boue. Ils en savaient trop. Les singeries de trois-quart, les roux sans chevelures, l’attente au combat, ils sont là, ils nous touchent, ils nous peignent du regard.

Céline LUBAC    Janvier 2017

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